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19 octobre 2014 7 19 /10 /octobre /2014 19:30

Nous quittons le travail de langage sur photos à décrire pour retrouver les propres expériences de Yann comme support sur deux séances. Elles se situent après la réalisation de kaplas.

Situer les activités dans le temps

Yann-et-le-temps1.jpeg

 

Ce jour là, sa mère n'est pas là, mais il s'est passé beaucoup de choses depuis que nous ne nous sommes pas vus qui peuvent servir de support à notre travail de langage.

Nous en avons discuté au téléphone et je peux ainsi guider la reconstitution que nous allons en faire. Il s'agit de poser un cadre figurant le temps pour pouvoir établir des relations en utilisant  la projection spatiale pour représenter avant, après... autour de l'instant présent, figuré par la flèche verticale, dont les mots clés seront aujourd'hui et maintenant.

Je lui annonce que nous allons faire comme sur le livre "dialogo" (N°27)  où nous avons appris à repérer la situation de la scène présentée à partir d'indices qui déterminent les relations entre les personnages et les objets, les dialogues qui s'échangent (article à venir pour détailler la progression à partir de corpus).


Le passé

Je commence par illustrer ce qui s'est passé samedi dernier à la piscine, quand il n'est pas venu me voir.

- Lorsque j'interroge 'Tu étais seul?'. Il nomme sa soeur "Léa". 'OK'. etje dessine les deux bonhommes schématisés et écris le mot piscine.

- Il ne peut retrouver ou évoquer, exprimer le fait qu'elle soit partie et l'aie laissé seul. Je lui demande alors ce qu'il fait à la piscine "nager". Je lui dis alors que sa soeur est rentrée à la maison tout en l'illustrant (flèche, maison),

- et lui en dessous, en train de nager...

 

- Je pose alors l'horloge où figure l'heure du début, car il peut dire à quelle heure il doit y être.

- En dessous, autre horloge, j'écris midi, l'heure de partir, et le redessine avec un -?- en écrivant les mots de la situation. (Ses parents ont été retardés et pour une fois il n'avait pas son téléphone puisqu'il était censé être avec sa soeur). -Seul-, et ce qu'il est censé faire: -attend-.

 

- Et je figure ce qu'il a fait en le racontant: il est rentré, à pied (dessin sur la flèche) à la maison.

Il ne pouvait l'exprimer mais a été très heureux de ma reconstitution que j'ai accompagnée du commentaire: 'tu es grand maintenant. Bravo' ou quelque chose d'approchant car il fait beaucoup d'efforts sur la base de cet argument.

 

Le présent

C'est alors que je pose la flèche verticale qui pose la situation d'énonciation: ici et maintenant. Lui dessiné en bas de la feuille, face à moi, schémas de bonhommes, et son âge tout en haut.

 

Le futur

Je pose ensuite la question de ce qu'il va faire quand il va partir. Il me donne une première réponse que je vais situer au dessous de la flèche de droite, en haut de la page (format paysage) selon ses indications verbales où je crois deviner qu'il va voir un film sur les tortues ninja (sa mère n'est pas là pour traduire et nous n'en avions pas parlé, juste du cours de percussion que j'évoquerai à la fin de ce qu'il peut évoquer de lui-même). Très excité il parle d'anniversaire et revient sans cesse dessus, jusqu'à ce que j'inscrive Nicolas, et son âge 17 ans. Je précise un mot de son langage qui puisse représenter le temps -demain-. 

 

Et je reviens plus près "d'ici et maintenant", dans cet espace temps où nous sommes tous les deux, à ce qu'il va faire tout à l'heure, après la piscine, le tam, tam, et le mot qu'il connait: percussion. Je lui donne le tambourin et vais chercher la derbouka pour lui permettre de le retrouver comme un projet: il se met à jouer. Il tape un rythme en disant, phrase clé ("Tony passe passe") et en m'expliquant: "Luc a fait ça pour nous". J'essaie de lui faire répéter le mot clé dont il escamotte la deuxième syllabe bien sûr, per-cu-ssion.

 

Le passé immédiat

Le marché (langage)

 

Marche passeLa séance suivante, il vient avec sa mère à qui nous montrons ce premier tableau.
En fait, pour le futur, elle précisera qu'il a ainsi évoqué ce qu'il souhaite, pour plus tard... donc. Et comme elle l'entreprend sur ce qu'il vient de faire avec ses parents, le marché, nous mettons en route un deuxième tableau en nous intéressant à la partie passé donc je dessine les deux flèches.

Evocation (orale)

Pendant que sa mère essaie de lui faire retrouver ce qu'ils ont acheté, je dessine des étals et ce qui est évoqué: les fruits, puis la viande... Lorsqu'il les trouve, seul cette fois, je les écris quand il les prononce, en liste, sauf clémentine, dit par sa mère, que je dois dessiner, nous reprenons un travail de l'ordre de ce qui a été présenté dans le désir de lire

Lecture

Dans un premier temps, nous faisons un travail de déchiffrage et de prononciation. Il se met en position. J'essaie de lui faire dépasser la syllabation pour pommes de terre, en mimant une sorte de rebond, qu'il reproduit une fois seulement, avec la reconstitution du mot composé.
Sa mère nous laisse et nous passons à l'étape suivante.

Ecrire

20141018_170900.jpegAvec les lettres du jeu de Jarnac, il va écrire les différents fruits à partir de leur épellation, avec le modèle sous les yeux: terme à terme. J'introduis le s du pluriel. Je lui enlève le tableau pour pommes. J'ai beau lui dire cela commence comme -papa, il peine à trouver le p et n'arrive absolument pas à trouver le o qu'il "n'entend" pas. Il est également contaminé par la -ba- de banane.

Il écrira ensuite percussion qu'il arrive à dire en syllabant et sans vraiment faire entendre le r de la première syllabe.

Le sens des mots

La récompense sera d'aller retrouver TV neurones sur l'ordinateur et le jeu proposé sera en lien avec ce travail. Trouver la couleur des fruits et légumes du marché,  en lisant leur nom sur l'ardoise, pour en remplir la forme dessinée. Il a besoin d'aide pour les couleurs de pêche, chou rave et endive, dit salade pour laitue et est très heureux d'identifier et colorer les autres.


DISCUSSION

En élaborant le tableau de base présenté, je me suis guidée sur ce que Yann pouvait évoquer d'évènements récents et m'en suis tenue à des adverbes de temps qui lui sont familiers et au actions qui portent les marques temporelles dans notre langage partagé.

La projection spatiale du temps aide à sa prise de conscience, je réalise ce tableau, comme je l'ai vue faire par S. Borel Maisonny dans les années 50, en m'étayant sur l'histoire de l'enfant, d'aujourd'hui à sa naissance et ultérieurement dans le domaine des projets, voire des rêves. C'est ainsi que j'ai procédé avec Artus, également trisomique mais moins handicapé pour  apprendre que Yann qui entre seulement maintenant dans un langage plus compréhensible. L'article de 2010 consacré à Max, Espace-temps pour exister....  fait référence à la mise en place classique du tableau.

 

Dans la démarche Borellienne qui est la mienne, donc, les figurations soutiennent l'évocation verbale et servent d'intermédiaire au passage à l'écrit. La capacité à produire un récit s'élabore peu à peu et Yann est bien loin d'en être capable. Nous en sommes à la recherche des mots clés des situations qu'il rencontre après avoir travaillé l'observation de scènes de la vie courante sur images... Le travail ainsi proposé implique la mise en jeu de représentations du même ordre, lorsqu'on s'efforce de lui faire reconstituer ce qui s'est passé dans un contexte habituel comme le marché. La figuration est une aide précieuse à cette évocation.

 

Le travail ne porte pas que sur cette évocation mais aussi sur la mise en place du rythme de la parole sans escamoter de syllabes, ce qui a été longtemps travaillé avec le support de la visualisation. Car il s'agit de préparer une lecture compréhensive, et identifier la couleur des objets évoqués sert à renforcer la représentation qu'il a pu s'en faire. Lorsqu'il sera temps nous ciblerons les actions mais... il faut laisser le temps au temps.

 

Le premier tableau figure dans le cadre du passé une activité relativement récente où il a fait preuve d'autonomie et d'un excellent sens de l'orientation.

Le déplacement mental de cet espace-temps reste proche de l'ici et maintenant énonciatif comme en témoigne le vocabulaire utilisé. Passé immédiat "je viens de faire", futur proche "je vais faire", nous avons des expressions verbales là où d'autres langues ont une forme verbale.

Le deuxième tableau fait référence à une activité récente et répétitive qu'il aime beaucoup.

Le récit de la première situation et le travail technique que permet la seconde situent le passé dans un champ "concret" en quelque sorte.

Dans le cadre du premier tableau, le futur est bien une projection dans l'avenir, non d'un fait rapporté comme proche et effectif mais d'un désir qu'il exprime sans s'inquiéter du moment où il se réalisera. L'épreuve de réalité l'aidera à faire la différence quand il en sera là.

Il me semble que dans cette activité, Yann a posé un premier jalon pour s'ouvrir à une forme de structuration spatio-temporelle qui lui permettra d'entrer dans un récit de vie, celui qui permet à un sujet de s'identifier comme sujet dans le temps de son histoire. Ce qui a été possible avec Artus le deviendra-t-il avec Yann, qui a tant de mal à "grandir" et à disposer d'un langage référentiel?


Questionnement "personnel"

Doit-on, du fait de notre convention, poursuivre à l'âge adulte de telles prises en charge qui ne peuvent avoir le type de résultats attendus dans le cadre d'une rééducation? Les progrès de Yann, jeune adulte maintenant, se mesurent à l'aulne de son handicap. J'en témoigne dans ces articles. Il progresse, même si la démarche suivie avec lui ne correspond à aucune de celles que j'ai pu avoir pour d'autres cas d'handicap mental important voire profond. Ma réponse personnelle est oui! bien sûr, mais en dehors du système. Bénévolement. Ces patients et/ou leurs familles sont devenus des amis.

Pourrait-on me poursuivre pour exercice illégal de l'orthophonie pour autant?  Ai-je le droit de les faire bénéficier de mon expérience puisque je n'en tire aucun profit personnel autre que d'alimenter des articles d'un blog qui doit une bonne part de son audience (toute relative) au hasard de liens d'internet?

Et bien sûr celui qui m'a guidé tout au long de ma vie, mieux comprendre ce qui fait notre différence en tant que personne humaine.

 


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