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19 décembre 2010 7 19 /12 /décembre /2010 10:57

    Artus Noel"Qu'est-ce que c'est pour toi Noël?"

 

   Comment Artus, jeune adulte trisomique, va-t-il répondre?

 

Dans un premier temps, bien évidemment, tout comme Oumi l'avait fait, il dessine le sapin, le cadeau en bas à sa gauche, on en devine seulement la trace car il va l'effacer pour écrire. Il suffit de regarder le dessin d'Oumi pour deviner le sien à l'écran. Je fais la moue et lui demande ce qu'il pourrait dire.

- "C'est le jour de Noël".

J'interroge: 'qu'est-ce qui se passe?' - "Il y a des cadeaux, des DVD Twilight et (?) des posters de Tokio hotel, après il y a des livres."

J'interroge 'C'est quoi Tokio Hotel?' - "C'est le rock. Le groupe préféré" (mimique de ma part) il précise alors "mon groupe préféré... Il y a Bill et Tom.

 

Je le laisse seul quelques instants et quand je reviens, il a effacé le dessin  et commence à écrire:

 

C'est Noël

 

Il s'arrête, j'interroge: 'Comment tu te sens?' Il me répond "Bonne réponse!", je rectifie, 'non, question!'. Il écrit:

je suis joyeux

'Pourquoi?'

je porte (le) bonheur dans mon coeur

 

Il a ajouté le "le", puis il dessine les cadeaux qu'il espère.

 

NB Il a commencé à travailler avec une jeune étudiante pour revoir le français, les maths, en est très content et ne veut rien faire d'autre qu'un dessin...

 

Il aurait voulu ne pas venir la séance suivante (vacances), m'appelle, mais je lui rappelle qu'il était d'accord pour que je mette son "dessin" sur le blog et que je l'attends pour qu'il puisse me donner le feu vert.

 

Discussion

 

Point de vue développemental

Il me semble que ce petit dialogue d'étayage (mimique comprise) rend compte d'une façon dont le symbolisme à la base du langage humain, manifeste dans le signe linguistique, pourrait s'inscrire dans des modes d'expressions symboliques en lien avec une culture donnée.

En effet, pour ceux dont la culture orale n'ouvre pas à l'expression écrite, le symbolisme peut s'inscrire dans des rituels, mais aussi dans des représentations figurées sur des objets à valeur symbolique, impliquant également le dessin, comme c'était le cas chez les Bambaras.

 

Hypothèses

- Il me semble que les enfants retiennent les stéréotypes figuratifs présents dans notre propre culture du fait de l'abondance des images auxquelles ils sont confrontés, pour s'exprimer en laissant une trace, avant de disposer du langage écrit. 

 

-  Le cas particulier d’Artus, jeune trisomique

 

Pour Artus, le dessin est un mode d’expression qui a longtemps servi de support privilégié dans notre travail sur la compréhension de l’outil « écrit » dont il avait fait l’apprentissage.

 

L’évolution de ses dessins en témoigne, que ce soit sur le plan de son développement psycho-affectif, par l’expression de ses cauchemars ou de ses rêves, ou sur le plan de son développement cognitif, dans l’évolution de ses représentations dont témoignaient les hiérarchisations qu’il figurait.


Artus est sorti de la stéréotypie classique par l’évolution des représentations de lui-même et ce travail lui a permis de mieux se connaître en se rapprochant chaque fois davantage d’une représentation du réel tel qu’il pouvait le voir dans le miroir, de ce que les autres percevaient de son apparence.

 

 

Ce dont témoigne ce « dessin » d’Artus, me semble rendre compte d’une démarche récurrente : il part du dessin stéréotypé, l’efface, pour « passer à » l’écrit. Il retrouve un énoncé conventionnel, et passant de l’oral à l’écrit, réduit l’énoncé dans sa version synthétique qui ne prête pas à développement.


Le dialogue va permettre d’étoffer le texte. Artus est dans l’ici et maintenant de son énoncé. J’entre dans son jeu pour qu’il puisse répondre en exprimant un état émotif « je suis joyeux », je tente de l’aider à développer cette réponse sur un plan logique en lui demandant ‘pourquoi ?’, il me répond avec une grande pertinence dans son univers et ses mots : « je porte bonheur dans mon cœur » mon regard favorisant l’autocorrection de son énoncé pas encore tout à fait conforme (je porte (figement)+ bonheur (mot qui se suffit à lui-même comme au début d’un langage parataxique)+ dans mon cœur (expression toute faite)), il rétablit le « le »...

 


 

MaxNoel   "Qu'est-ce que c'est pour toi Noël?"

Quelle sera la réponse de Max (6e) à qui je demande de l’écrire?

 

 

Je lui donne une grande feuille dont il n’utilisera que la moitié supérieure, lui laissant le choix du crayon à bille ou à papier. J’insiste sur ‘pour toi’ et le laisse en espérant un récit descriptif de la fête. A l’inverse d’Artus, il ne s’implique pas dans la réponse autrement que dans une reprise formelle en reformulant la consigne. Le contenu reste de l’ordre de la définition.


1) « Noël est pour moi une fête religieuse (la naissance de noël). »


Je lui rétorque qu’on n’est pas au catéchisme, il me répond qu’il n’y va pas. Il est complètement bloqué. « J’ai pas d’idée ».


2) Je lui propose alors de dessiner pour servir de support… pour trouver à s’exprimer. Son dessin est conforme à celui d’Oumi, comme à celui d’Artus. Il dessine en 1er le sapin.


3) Il précise alors dans un deuxième texte ce qui s’y passe et l’écrit en dessous du premier avec une seule faute (decorrer pour décoré), une rupture de construction dans une reformulation (c’est on réunis). Il a fait d’énormes progrès.


4) ‘tu n’as pas dis ce que tu éprouves’ – « Ben de la joie ! » et il se met à dessiner avec beaucoup d’application et d’insistance le cadeau.


5) Ce n’est qu’après avoir fini ce 2e dessin qu’il écrira « j’epro(e/a ?)uve de la joie !!!! », reprenant la formulation de la question. Il semble bien que sa première graphie corrigée était « épreuve » ! Ce type d’erreur graphique me renvoie à certains écrits antérieurs lorsqu’il arrivait peu à peu à ressentir. Il est encore fragile.


Discussion


Quel rôle a joué le dessin dans l’expression de Max sur ce que représentait Noël pour lui ?


Max a utilisé l’écrit dans une expression conventionnelle et s’est révélé incapable d’évoquer la scène correspondante et/ou les émotions qu’il pouvait ressentir, comme s’il ne pouvait construire cette représentation à partir d’une expérience passée ou dans un imaginaire qui anticiperait le futur proche.


Après avoir utilisé un « savoir », il a eu besoin de dessiner pour pouvoir narrer ce qui se passe le jour de Noël et l’affecter d’un ressenti.


Il n’a pu s’appuyer sur un script conventionnel dans sa culture sans passer par une étape intermédiaire, celle d’un dessin tout aussi conventionnel, comme si ce dernier ouvrait un champ de signification et autorisait le transfert de cette signification implicite d’une forme d’expression symbolique figurative à une forme d’expression symbolique linguistique pour qu’elle puisse devenir explicite.

 


 

 

NB L'utilisation que je fais du mot "symbolique" a été discuté dans l'article Le langage en question(s). On en trouvera un extrait ci-dessous.

 

[DE QUELQUES CONCEPTS


La question que ces enfants m’amènent à me poser concerne la mise en jeu de LA FONCTION SYMBOLIQUE que semble impliquer le fait même de leur apprentissage de la parole orale puisqu’ils parlent et entretiennent un effet d’illusion sur leur relation au langage. Qu’entend-on au juste par cette expression ? Le terme « symbolique » ne change-t-il pas de sens suivant son contexte d’utilisation, nom masculin ou féminin, adjectif dans les expressions, relation symbolique, fonction symbolique, jeu symbolique, et le champ ordinaire ou scientifique de son utilisation ?

Pour ma part, j’opposerais « le » symbolique (cf. symbolique/ imaginaire/ réel), à « la » symbolique qui recouvre tout ce qui peut avoir un sens, dans un rapport analogique, plutôt figuratif, dans le champ des rêves, des rites culturels, sans obéir au principe de l’arbitraire qui commande les signes linguistiques.

Si on se réfère au sens théorique le plus classique, en linguistique, le rapport de représentation du signe est un rapport de symbolisation (relation entre un élément représenté - symbolisé, signifié - et un élément le représentant - symbolisant, signifiant -). C’est oublier le troisième terme introduit par Pierce, l’interprétant, car être signe, c’est être signe de quelque chose, pour autre chose.

Bakhtine précise « interlocuteur » en situant la construction de l’énoncé dans un contexte dialogique (Todorov 1998C). Ce serait la mise en jeu chez tout être humain de la fonction symbolique qui permettrait l’accès au langage et l’apprentissage d’une langue... mais Piaget semble s’être repris en proposant alors d’utiliser plutôt fonction sémiotique ce qui laisse libre le terme symbolique pour d’autres emplois.]

 

Je rappellerai également ce qui relève de la mise en jeu de la fonction symbolique, en particulier dans le jeu symbolique (voir rubrique du site) pour lequel je pointerais une même ambiguïté...

 



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Published by Jaz - dans Dessins
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