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9 juillet 2010 5 09 /07 /juillet /2010 10:58

OumiCadeau  

Comprendre la parole de l'autre, qui on est?

 

Le "sentiment de soi" est passé par l'expression autour du "don".

 

Oumi, (5 ans, malentendant appareillé) en pleine éclosion du langage, ne semble pas m'entendre aujourd'hui quand je l'appelle alors  qu'il est allé de lui-même dans la salle d'attente où il joue avec un boulier au parcours torturé...

J'essaie de l'appâter en parlant de "cadeau", de loin, et le cousin qui l'accompagne lui répète ce que je dis, mais il se trouve très bien là. La dernière fois qu'il y était, il s'était choisi un livre cartonné sur le corps humain... Une autre fois il jouait avec la maison des clés ou avec celle des animaux, il y chantonne et adore y rester,  car ils arrivent presque toujours très en avance et il a cette soif d'apprendre, de découvrir et de jouer.

 

Je viens le chercher et j'essaie de lui faire comprendre que je l'ai appelé et qu'il n'a pas entendumon appel, en le mimant en plus des paroles, comprend-il? J'en doute. Et nous partons nous installer. Son "cahier" de vie n'a plus de place pour y dessiner la situation comme je le fais habituellement.

 

Mais, il se trouve que j'avais fait le vide devant sa place et posé une boite retrouvée dans mes réserves. J'avais pensé à la lui offrir avant que les feutres ne sèchent... Ils sont dans ce qui représente le buste d'un animal marin. C'est grâce à ce support qu'il va me faire comprendre, à sa façon, qu'il a parfaitement compris ce que j'avais dit, même s'il avait fait la sourde oreille! Et du coup je me décide et le lui donnerai ce jour là.

 

Je pose une feuille blanche devant la boite et dès qu'il aura explorée cette dernière, le dessin ci-dessus va commencer. Je n'interviens que pour confirmer ou préciser ce qu'il dit, ce qu'il demande.

  

Etayage pour la Dénomination

C'est une activité qu'il démarre silencieusement, sauf à nommer les animaux marins, et nous consultons alors "le livre de la mer" que je vais chercher pour les contextualiser et les identifier. Il est heureux comme tout, veut nommer tout ce qu'il reconnait...

 

Du schéma corporel à la représentation de soi 

Il s'intéresse ensuite à nommer les couleurs qu'il choisit pour commencer son dessin, en en changeant à chaque nouvelle forme, correspondant aux parties du corps d'un bonhomme qu'il élabore avec application et signifiera comme tel, à la fin, en englobant l'ensemble dans un grand geste de la main et en prononçant "bonhomme".

 Il revient sur la tête du bonhomme amorcée par les yeux (cercles soigneusement colorés au départ), le nez en double dimension, la bouche avec des dents et le contour de la tête, en commençant à mettre du bleu à l'emplacement d'une joue, une espèce de gribouillis. Il se lève et vient vers moi, touche ma joue (les taches de rousseur sur mes pommettes?) comme pour me préciser son intention ou ce qui lui sert de modèle peut-être. Je pense au dessin de cet autre enfant sourd qui ne pouvait lire/dire à 10 ans "mon corps c'est moi" et m'a ainsi représentée avec (cf. avatar de Jaz).

Oumi passe alors à  la représentation du corps schématisé mais à mon grand étonnement il fait deux traits parallèles pour le bras à gauche, je pense d'abord qu'il y situe les deux mais il le fermera plus tard après avoir posé le deuxième de l'autre côté. Il est très concentré, alternant des moments de réflexion avec ce qu'il dessine rapidement. Il a ainsi regardé son bras et ce n'est qu'après qu'il fermera les deux, en changeant de couleur, le feston évoquant une amorce de main/doigts.

Il s'aperçoit alors qu'il a oublié les oreilles et retrouve leur nom sans aide, commentaire non adressé, plaisir de nommer. Il les dessine avec un creux (alorsqu'il a une aplasie de l'oreille) et met des traits de couleur différente pour chaque trait qui figure les cheveux, en reprenant la nomination des couleurs.

 

Symbolisme culturel

Puis il dessine rapidement le sapin, un cadeau en dessous.

Il ajoutera le soleil de l'autre côté de la feuille.

 

De l'oral à l'écrit

Il commence alors à écrire verticalement le long du sapin, les lettres majuscules qui forment son prénom (effacées pour respecter l'anonymat, sauf les deux premières), sans tourner le papier.

Il réfléchit comme pour faire quelque chose d'autre et dit quelque chose qui ressemble à "un croteu". Il avait produit quelques sons, plus une musique d'accompagnement de temps à autre, mais se montrait plutôt silencieux jusque là. Je n'interviens toujours pas.

 

En même temps, dans l'espace vide à gauche, il écrit PA O U R, et de l'autre côté il en aligne quelques autres et me montre son nom après. Il est tout excité. 

 

Il revient au visage et va le colorer totalement en bleu, à partir de la première trace qu'il avait laissée sur la pommette gauche. Il commence par entourer l'oeil gauche, je pense qu'il va faire les lunettes, mais non, il poursuit son coloriage avec beaucoup d'application.

 

Le cadre dialogique de l'étayage de l'énoncé

Pendant ce temps, je sors un jeu de lettres majuscules pour qu'il puisse "écrire" avec et construire ce que j'interprète être POUR   OUMI et probablement des lettres empruntées à  -J-AC -Q- UE -LI- NE. J'interviens alors en reformulant oralement ce que j'ai compris, je rétablis ainsi l'ordre syntaxique des éléments qu'il avait juxtposés: "Jacqueline oui,  un cadeau pour Oumi". 

 

Cette séance a été très silencieuse, peu de mots ont été prononcés, mais j'ai pensé qu'il était vraiment trop fort, il avait parfaitement compris la situation, et sa mise en scène utilisant un contexte symbolisant le cadeau pour exprimer l'objet...témoignerait ainsi de la compréhension de son sens, avant même d'avoir réussi à lui donner sa forme verbale dont il réalise le schème consonantique (K t/d). Il utilise de façon adéquate un terme syntaxique que nous n'avions pas étudié encore, et c'est l'étayage de l'adulte qui établit l'organisation séquentielle de l'énoncé. 

  

L'élaboration du visage en deux temps,, puisqu'il y revient délibérément pour le colorier après avoir écrit son nom le long du sapin,  et écrit "pour", établit un lien avec la représentation d'un objet qui devient unifié, un tout dans l'opposition forme fond qu'il crée ainsi. La référence au modèle "réel", mon visage, puis son bras, le fait changer de mode de "représentation". Il aurait ainsi, non seulement dessiné un bonhomme mais un "sujet" en esquissant tous ces liens...  

  

Parler, c'est s'adresser à, ce qui suppose deux sujets. Il me semble que la façon dont s'est élaboré cet dessin montre bien à quel point le chemin de l'expression doit s'approprier des formes pour dire, mais qu'elles ne prennent sens que dans le jeu complexe du symbolique.

Dans l'acquisition du langage, les mots prennent sens dans un contexte situationnel qui introduit, dans l'exemple de son dessin, la dimension d'un symbolisme culturel. Les mots ne peuvent s'organiser d'emblée sauf dans des expressions toutes faites, figées, langage rapporté, répété,  et il faut pouvoir les en extraire pour les utiliser dans un nouvel énoncé. Oumi a convoqué tous les modes d'expression qu'il connaissait mais, ce jour là, a établi de nouveaux liens, comme celui d'équivalence entre son nom écrit et le dessin qui le représentait quand il a eu écrit "pour".  Le travail de démutisation qui s'était appuyé sur la forme écrite des sons qu'il "apprenait" lui a permis de poser les termes d'un énoncé qui ne soit pas une parole rapportée mais "créée". L'ordre du "symbolique" du langage le fait devenir "sujet". 

 

Pourquoi le don? Quel magnifique cadeau ne m'a-t-il pas fait en ce jour!

  Le premier énoncé d'un "sujet".

 

Cette séance a suivi une journée en CLIS2, ce qui aurait permis l'effet de miroir d'autres comme lui... Voir "Quelle intégration? Quel langage? sur le site.  

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Published by Jaz - dans Dessins
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Jaz 09/07/2010 12:14


Le lien avec les prémisses du jeu symbolique n'était pas conforme. D'où cette nouvelle version où rien n'a été modifié.

Un commentaire apportait quelques précisions sur la façon très particulière dont Oumi, appareillé vers 2 ans, n'était pas prêt à tirer parti de cet appareillage. Ce n'est que à 3 ans passés,
scolarisé en PS, que la démutisation a réellement commencé, au 2e trimestre... Voir l'article sur le site SOS (dernier lien)


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